Agroforesterie impliquant les populations locales

L’agroforesterie, qu’est ce que c’est ?

L’agroforesterie est définie comme une culture délibérée de plantes ligneuses pérennes en interaction écologique ou économique avec des cultures saisonnières ou de l’élevage. Il a été réalisé une classification des pratiques agroforestières selon des critères de structure et de fonction, dans l’espace ou dans le temps, et des composantes de l’association.
Il en résulte 5 groupes:
Agroforesterie et reforestationLes cultures sous couvert arboré où les arbres ont une fonction écologique d’ombrage ou d’apport fertilisant pour les cultures, et de production complémentaire (bois, fruit…).
Les techniques agroforestières en disposition linéaire telles que les brise-vent, les plantations de lisière, les haies vives destinées au contrôle des animaux, les bandes boisées anti-érosives et les cultures en couloir.
Les agroforêts ou « systèmes agroforestiers complexes » correspondant à des associations multi-strates de plusieurs espèces arborées et saisonnières, aux utilisations multiples et complémentaires.
Les techniques agroforestières séquentielles quand l’interaction entre arbres et cultures se fait dans le temps par exemple quand l’espace disponible entre les arbres d’une plantation forestière est utilisé pendant les premières années pour des cultures agricoles.
Les techniques agroforestières mineures qui regroupent tout ce qui ne peut être classé dans les 4 premières catégories tel que le sylvopastoralisme, l’aquaforesterie, l’entomoforesterie et le mélange de diverses pratiques agroforestières.

 

L’intérêt des systèmes agroforestiers

Les interactions écologiques en agroforesterie sont complexes. Les cultures annuelles et pérennes peuvent être complémentaires ou concurrentielles et varier dans le temps selon les conditions environnementales. Il est indispensable de prendre en compte ces interactions pour guider le choix des associations et la conduite technique des arbres et des cultures.
Un système agroforestier complexe fournit une grande diversité de produits destinés à la vente ou à la consommation familiale.systeme-agroforestier-bois-fruits Ainsi, ce mode de culture est moins sensible aux fluctuations du marché et permet une meilleure autosuffisance. De plus, il demande un travail réparti sur toute l’année contrairement aux monocultures.
Dans un pays où le système financier est quasi inexistant en milieu rural, la présence d’arbres de bois d’oeuvre au sein de la ferme peut être considéré comme une épargne utilisable pour couvrir des besoins ou investir.
En plus d’avoir un intérêt économique, la présence d’arbres au sein des cultures sert à la production de biomasse et à la fixation de l’azote très important pour des sols pauvres.
Elle facilite également le drainage de l’eau et arrête les processus d’érosion des sols.
Au niveau de l’écosystème, elle contribue à la régulation du cycle de l’eau et permet un stockage du carbone atmosphérique, principal responsable du changement climatique.
Mais pour permettre des cultures annuelles associées, ces arbres doivent fournir une ombre diffuse et posséder des racines profondes.

 

L’agroforesterie traditionnelle en amazonie

A l’origine, le mode de vie des peuples kichwas de l’amazonie équatorienne était le nomadisme. Leur survie dépendait de la chasse et de la cueillette. Ils pratiquaient également une agriculture itinérante sur brûlis. Avec l’arrivée des missionnaires et la sédentarisation des populations dans les communautés, l’agriculture itinérante a évolué vers un système agroforestier appelé la chacra.
La chacra traditionnelle contient les espèces végétales suivantes:
Les ligneux pour la production de bois qui servira à construire les maisons et les canoës principalement (chuncho, cedro, laurel, tamburo, achiote…).
Le manioc et la banane plantain sont les principaux produits alimentaires cultivés.
Des fruitiers semés de manière éparse tels que les guabas (Inga sp.), avío, uvilla, canne à sucre, ananas, papaye, annone, les citriques (orange, mandarine, citron, pamplemousse).
Diverses cultures destinées à l’alimentation : cacahuète, papa china, avocat, piment.
Des espèces de plantes diverses liées aux pratiques chamaniques (ayawhaska), aux pratiques médicinales (dragonnier, chugri yuyu), utilisées pour la pêche (barbasco).
Traditionnellement elle fournissait tous les besoins nécessaires au cours de l’année. On pouvait y dénombrer jusqu’à une cinquantaine d’espèces dans une parcelle d’un quart d’hectare.Agroforesterie traditionnelle en "chacras" En moyenne, un même terrain était cultivé 2 à 3 années. La phase de jachère qui suivait, pouvait s’étendre sur une période de plus de 10 ans. La terre redevenait fertile et un cycle de production pouvait alors reprendre.
Mais l’avancée rapide du front de colonisation, le développement économique en Orient, la croissance démographique et la chute des prix du café et du cacao à la fin des années 1980, ont été autant de facteurs conduisant au remplacement progressif de l’agroforesterie traditionnelle pratiquée par les communautés kichwas par des monocultures, ou des associations de cultures à cycle court.
Aujourd’hui la chacra est encore présente dans la majorité des fermes kichwas mais les produits cultivés sont de plus en plus remplacés par des cultures de rentes. Ces modifications profondes du système de culture ont provoqués une augmentation en besoins diverses (achat de produits alimentaires, matériaux de construction, médicaments) et une surexploitation des ressources naturelles ayant pour conséquence la déforestation, l’érosion, l’appauvrissement des sols et une diminution de la biodiversité.

 

L’agroforesterie selon l’association Ishpingo

L’association Ishpingo propose aux agriculteurs kichwas un système agroforestier écologiquement durable et économiquement rentable. Il s’agit de cultiver un grand nombre d’espèces utiles et commercialisables en optimisant les faibles superficies des fermes.
 
Les différents systèmes agroforestiers proposés:
Système agroforestier parcellaireIl peut s’agir de la réalisation d’une parcelle en association avec des cultures de subsistance ou des cultures de rente.
Les arbres y sont plantés en ligne, alternés tous les 5 mètres. Durant la croissance des jeunes arbres, l’agriculteur peut continuer à réaliser des cultures de subsistance telles que la culture du maïs, de riz, de manioc ou de la banane plantain. Au bout de 5 ans, les jeunes arbres formeront un couvert forestier. La culture héliophile sera remplacée par des espèces ombrophiles à forte valeur ajoutée (plantes médicinales ou servant à la confection d’artisanat). L’agriculteur peut également planter des arbres dans les cacaoyères déjà présentes mais de façon plus espacée (tous les 20 mètres).
Il existe une autre alternative pour sensibiliser et motiver la population locale à reboiser leur terre, sans diminuer la surface agricole exploitable : la délimitation du parcellaire de la ferme. Les arbres y sont plantés tous les 4 mètres.
 
Les différentes espèces utilisées:
Des espèces de bois d’œuvre à très haute valeur économique et qui sont en voie de disparition telles que Swietenia macrophylla (acajou d’Amérique). Leur croissance est lente et leur exploitation se fera dans plusieurs dizaines d’années.Système agroforestier bos et cacao
Des espèces de bois d’œuvre à bois fin, semi-dur et croissance moyenne comme Cedrelinga cateniformis (tornillo). Leur exploitation pourra commencer dans 40 ans.
Des espèces de bois d’œuvre à bois tendre et croissance rapide comme Schizolobium parahybum (jacaranda jaune). Leur exploitation pourra se faire dans environ 20 ans.
Des espèces fruitières déjà cultivées ou peu exploitées comme Ocotea quixos (la cannelle amazonienne).
Des espèces médicinales tels que Myroxylon balsamum (balsamo) et Croton lechleri (sang du dragon) aux propriétés cicatrisantes et Siparuna macrothepala permettant de faire une crème naturelle répulsive contre les insectes.
Des espèces produisant des graines ou fibres entrant dans la confection d’artisanat telles que Phytelephas aequatorialis (ivoire végétal) ou Geonoma sp. (fibre).
Des cacaoyers (Theobroma cacao), principale culture de rente de la région.
Des espèces de palmiers ayant de nombreuses utilisations (fruits, construction, palmes pour les toits, artisanat huiles…) et un houppier réduit.
Des espèces légumineuses du genre Inga sp. permettant l’enrichissement rapide des sols en azote et en matière organique.
Des espèces ayant d’autres utilités telles que la production de latex (Hevea guianensis).

 

Pour conclure

Les modèles agroforestiers que nous proposons aux agriculteurs kichwas sont basés sur la combinaison des connaissances apportées par l’agroforesterie traditionnelle amazonienne et par les parcelles agroforestières expérimentales réalisées dans les stations scientifiques d’Amérique du sud durant ces 20 dernières années.
Ils visent à reconstituer une formation végétale proche de la forêt primaire mais dont chaque plante aura un intérêt économique ou d’auto-suffisance.
Toutefois, la biodiversité d’un système agroforestier est faible comparée à une forêt primaire. Dans une région où la colonisation des terres vierges est en avancée constante, cette forêt optimisée doit limiter la pression exercée par les populations autochtones et colonisatrices sur les forêts primaires en fournissant le bois et autres produits forestiers.Paysage d'Amazonie équatorienne L’agroforesterie a donc un rôle indirect très important dans la conservation de la biodiversité du bassin amazonien. De plus, elle permet de restaurer une couverture forestière suffisante pour le maintient des mécanismes globaux de l’Amazonie (cycle de l’eau et captage du carbone).
En Amérique Latine, les systèmes agroforestiers sont peu utilisés car les politiques nationales favorisent l’accès libre aux ressources naturelles. Pour les grands propriétaires terriens, il est plus intéressant économiquement d’avoir une production agricole intensive (café, cacao, bananes ou cannes à sucre). Cependant, la chute des prix des produits agricoles dans les années 90 et l’augmentation des prix du bois lié à la diminution globale des ressources forestières mondiales pourraient inciter ces propriétaires à opter pour l’agroforesterie. Le développement d’un marché du carbone avec les pays industrialisés dont tout le monde parle pourrait également faire peser la balance en faveur de l’agroforesterie.